Eric BOUVET - La dernière mine PDF Imprimer Email
Eric Bouvet revient sur un de ses reportages particulièrement marquants. En, juin 2003, avec son 6x6 et ses films N&B, il descendait à moins 1300m avec les derniers mineurs de Lorraine.
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Dans le "fond", il reste quelques hommes. Plus pour très longtemps. A Merlebach (Lorraine), la mine va fermer en septembre, et la toute dernière, la Houve, s'éteindra au prochain printemps. Cette fois, on ne parle pas de licenciements abusifs et d'hommes au tapis, car les Charbonnages de France et les syndicats ont préparé depuis longtemps leur départ. Les mines fermant les unes après les autres le système est bien rodé. Tout est prévu, jusqu'à la disparition  totale de la société dans quelques années, le temps de fermer les puits, de sécuriser les mines et de clore les comptes. Ne restera que le vide de ce métier séculaire.
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Travailler dans la mine fur une gloire dans les années 1950. Le mineur était présenté comme l'ouvrier modèle. Au début du siècle dernier - je ne vais pas vous faire du Germinal -, l'on ne comptait pas les embauches de vagues étrangères venues s'installer en France: les Polonais, les Italiens, les Maghrébins, etc... C'est une page de l'histoire industrielle de la France qui se tourne, tout un monde qui disparaît. Des générations d'hommes sont descendues au fond du trou, des femmes et des enfants aussi. D'un trou dans la terre, ne subsistera qu'un trou sans fond. Il ne faudra pas oublier, moi je n'oublierai jamais.

Une société d'hommes

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En juin dernier, j'ai pu accompagner l'équipe du matin durant une semaine et vivre au rythme de ces hommes hors du commun. Pourtant, ils n'ont rien de spécial quand ils arrivent le matin vers cinq heures. Il y a là des petits et des minces, des gros et des grands, chacun habillé à sa mode, du tee-shirt à la veste. Des hommes originaires de chaque coin de l'Europe, mais ils sont tous Français car ce sont leurs aïeux qui ont donné les premiers coups de pioches.

La pioche est toujours là dans quelques recoins, mais elle ne sert plus beaucoup. Le travail à la mine a beaucoup changé et s'est aussi modernisé. Ce n'est plus douze heures de travail par jour, heureusement les coups de Grisou se font rares, l'on ne se traîne plus à quatre pattes dans des boyaux étroits, l'on n'emploie plus d'enfants ni de femmes et bien sûr la dernière Rosalie équine a été remontée il y a quelques décennies. Mais l'environnement est toujours là: le noir total, l'humidité à 100%, le bruit de la haveuse (une énorme scie circulaire qui creuse la veine de charbon) à vous rendre sourd, les blocs de roche qui tombent sans prévenir, l'eau qui gicle de toutes parts se transformant en rivière, la poussière noire du minéral qui vous bouche les narines, vous assèche la gorge, vous irrite les yeux à ne plus rien y voir, qui entre par tous les pores de la peau, au point où il faut une demi-heure de douche pour vous faire redevenir "rose".
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A propos de rose tout ne l'est pas: comme dans toute micro-société, des divergences naissent entre les hommes, suivant leur statut. Mais quand vous êtes dans la cage d'ascenseur qui descend à 1300 mètres de profondeur en moins de deux minutes, qu'un vent strident s'engage à travers la grille, faisant balancer la nacelle de part et d'autre du puits, là, les hommes redeviennent tous égaux. Et une fois au fond, dans le noir absolu, il n'y a que la petite lumière frontale de l'homme le plus proche de vous sur lequel vous pouvez compter en cas de problème.
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Si malheur arrivait, ces hommes-là savent qu'ils peuvent compter sur n'importe lequel d'entre eux. J'ai vécu une histoire qui m'a plongé sur les pas d'Albert Londres, dans ses récits sur la peine de l'homme au travail. C'était un beau reportage, un de ces moments rares où l'on rencontre encore des hommes...
Eric BOUVET
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(Nous remercions Réponses Photo qui a aimablement autorisé la publication de cet article, initialement paru dans le numéro 139 d'octobre 2003).