Jean-Christophe Béchet

"AMERICAN PUZZLE"

La mémoire croît avant que la connaissance ne se rappelle.
Croît plus longtemps qu'elle ne se souvient, plus longtemps que la connaissance ne s'interroge""Lumière d'août , William Faulkner"

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Arles 1988.
Fin de mes études de photographie. Je ne suis alors jamais allé aux Etats-Unis, mais je conçois un livre intitulé Le voyage américain dans lequel je rassemble, région par région, les photos prises aux USA qui ont façonné mon regard. Mon regard sur ce pays, mon regard sur la photographie elle-même.
A travers Evans, Arbus, Frank, Friedlander, Avedon, Callahan, Baltz, Eggleston, De Carava... et Plossu et Depardon...

2011
J'ai compté, je suis allé 17 fois aux USA. Seventeen trips.
Mes référents culturels et politiques ont évolué. D'autres images sont venues se superposer à celles qui remplissaient mon imaginaire. Que restait-il à photographier aux USA . Rien ? Ce n'était pas possible... J'ai failli ranger mes boitiers. Et puis, un soir, j'ai écouté au piano une énième version des Variations Goldberg de Jean-Sébastien Bach, interprétée par un jeune pianiste. Après tant d'autres et certains monstres sacrés, il osait affronter cette partition... Le parallèle s'imposait. Et si le territoire américain était justement nos Variations Goldberg à nous les photographes du réel, de la société et de la politique? Et si justement, il fallait un jour en passer par là ? Comme une nécessité d'aller se frotter à ce réel imaginaire . Pour ensuite aller sinon plus loin, du moins ailleurs. Et être plus libre, peut-être... Deux ou trois escales en Asie durant ces dernières années et quelques lectures m'ont confirmé ce sentiment : les Etats-Unis ne sont plus le Nouveau Monde. Dans le viseur de mon appareil photo, je voyais au fil des années un univers de plus en plus brinquebalant et cabossé.

L'idée du puzzle s'est alors imposée. Chaque image, chaque pièce est différente, voire étonnante, biscornue, mais elle s'insère dans un grand ensemble que je souhaite cohérent. Je voulais faire cohabiter le noir et blanc et la couleur, le western et le jazz, Faulkner et Kodak, la ville et la campagne... Et j'ai repris ma route balisée, mon parcours entre réalité et photographie. Et j'ai (re)trouvé mon Amérique, celle que je hais, celle que j'aime. Celle qui oublie si vite son histoire si courte, celle qui impose sa mémoire visuelle à tout photographe qui s'y rend.

Sur le terrain, je n'avais pas le choix, j'ai assumé mes influences. J'ai rencontré "par hasard" le tricycle d'Eggleston, les femmes de winogrand, les drapeaux de Frank, les coins de rues de Stephen Shore, les carrefours de Friendlander, les façades d'Evans... Autant de hasards objectifs...

Le thème était là : restait à trouver la tonalité et le tempo...


Affiche bechet